LE DERNIER HOMME À MOURIR
chapitre 12
JUSTE UNE MISE AU POINT
Dans une anarchie d'objets en tout genre, de cartons et au milieu d'un immense désordre, Nathan est assis dans le garage. Autour de lui il a installé plusieurs bouteilles d'eau et différentes conserves, il saisit une boîte et commence à l'ouvrir. Il vide le contenu dans une assiette et la dépose à l'intérieur d'un micro-onde. Pendant que son plat chauffe il prend une radio et commence à chercher la réception d'une onde quelconque, une voix, une musique, un signal en morse ferait très bien l'affaire, preuve qu'il ne serait pas seul survivant. Il se lève d'un seul coup et sur un tableau blanc il prend un feutre bleu et il commence à marquer « Odeur aseptisée » Nathan se revoit embrassant les lèvres sans vie d'Alice, il avait à ce moment là cette certitude qu'elle n'était pas morte et qu'il s'agissait d'un mauvais cauchemar. Sauf qu'un cauchemar ne dure pas si longtemps ! Puis il réfléchit et note « décompositions différentes » comme si l'atmosphère avait changé. Et si tout venait d'un changement dans la composition de l'air, un air différent que personne n'aurait supporté... « Ouais! Personne sauf moi... c'est absurde » Et sans s'arrêter il écrit « la voix de Samy » cette voix qui revient dans son esprit, la voix de Samy et pas celle de Jef ou d'Alice. La voix du plus petit, la voix d'un enfant... Et Nathan se revoit dans la rue à la recherche de la musique, cette musique triste qui l'aura soustrait d'un geste suicidaire « la musique du Doudouk » c'est terrible comme cette musique colle à cette fin du monde tragique, un instrument pleure la fin de l'humanité. Une musique que Nathan porte en lui, il ne s'était jamais aperçu combien il avait enregistré cette mélodie. Vous savez c'est comme tous ces instants d'une vie qui vous reviennent juste avant de mourir. C'est ce que l'on dit non ? « Alors c'est juste ça, je vais mourir comme les autres mais juste un peu plus tard ? » Puis pendant un court instant il pense à cette femme croisée dans cet effondrement de notre civilisation. Sans elle, il aurait pu croire être devenu fou, il aurait pu croire que tout ceci n'était qu'une invention de son esprit tordu. Mais elle avait bien existé et il l'avait vu mourir, mais... Oui car il y a toujours un mais depuis cette fameuse matinée. Un mais qui lui brouille l'esprit. Il l'avait vu mourir mais son corps avait disparu sans aucune raison. Chaque corps avait gardé sa place, dans les rues, dans les jardins, dans les voitures, dans chaque maison et sur son propre canapé, les corps n'avaient pas bougé. Alors pourquoi celui de Jeanne avait disparu ? Ou est-elle ? Et si son corps n'est plus là c'est peut-être la preuve qu'elle n'est pas morte et qu'il reste un sacré espoir. Nathan note le prénom « Jeanne » dans sa liste, puis juste en dessous il inscrit un deuxième celui de cette petite fille dont le prénom lui rappelle un souvenir enfoui tout au fond de son être, « Silona ». Silona, il sait qu'il n'a jamais connu quelqu'un portant ce prénom et pourtant il entend les trois syllabes très distinctement. Si-lo-na. S'il pouvait tendre l'oreille il entendrait presque cette petite fille, mais il revoit son petit corps allongé contre son grand-père. Silona... Et pour terminer Nathan marque « garage » sur le grand tableau blanc. Le garage qui semble être à la fois le berceau d'un mystère et son refuge dans cette survie dérisoire.
Dans la rue les voitures passent, une jeune fille promène un chien. En entrant dans la maison d'Alice et de Nathan par le garage on découvre que toutes les toiles ont été remisées par terre et qu'elles sont recouvertes d'un tissu. Les peintures et les pinceaux sont rangés et nettoyés. On a cette impression qu'Alice ne peint plus, comme si tout cela était juste un passe-temps terminé. Un garage propre où tous ces souvenirs de créations ont été ensevelis par le temps. En passant par la porte qui mène au couloir de l'entrée, la maison semble d'une propreté impeccable, le petit désordre sur l'établi de la cuisine a disparu, les chaises sont bien placées sous la table. Dans le salon, les toiles d'Alice accrochées ont disparues et ont été remplacées par des photos des enfants et des photos de famille. Les meubles n'ont pas changé de place mais là encore on a se sentiment d'un décor aseptisé. Un peu comme si l'âme de la maison n'était plus là. En haut des escaliers la chambre des parents est nickel, le lit a été fait dans le même esprit où tout doit paraître irréprochable, rien ne traîne à par une chemise de Nathan sur un cintre accroché directement à un crochet sur le mur. Dans la chambre de Jef, les rêves de voyages lunaires ont visiblement laissé place au vide, plus de poster, un bureau bien rangé. Une chambre d'enfant qui aurait décidé de grandir plus vite. Juste à coté, le changement est encore plus flagrant, Samy et tous ces objets insolites qui faisaient son univers ont disparus, la couette auparavant toujours en boule sur le sol est maintenant bien bordée sur le lit. Une maison sans vie et sans âme, bien trop propre, comme si on avait bien rangé chaque souvenir pour mieux les oublier. Une bien belle maison vide de sentiment.
Nathan se recule pour mieux lire le tableau blanc, il ouvre la porte du four et avec une fourchette il commence à manger des saucisses aux lentilles, il fait la grimace. Puis il sale copieusement son assiette et continue de manger. Nathan pousse son assiette sur l'établi et il se tourne vers les toiles d'Alice. Il remet d'aplomb la grande toile qui fait penser à un talent prémonitoire. Ce paysage a moitié verdoyant et dont l'autre moitié est catastrophique et si sombre. Il s'avance et lit la petite étiquette collée dessus. Nathan revient au tableau et il inscrit. « Alice, peintures ». Il réfléchit puis il marque, « Deux présences bleues ». Ensuite il relie le mot Alice avec, présences bleues. Il termine par plusieurs points d'interrogation. Il s'assoit à nouveau, et boit une gorgée d'eau.
Le bruit d'une clé dans la serrure de la porte, Jef arrive suivi de son frère Samy, ils rentrent de l'école. Jef jette son cartable dans l'entrée et va directement dans la cuisine pour y grignoter des biscuits. Samy lui, est prostré dans l'entrée, il regarde ses pieds sans bouger, le cartable toujours sur les épaules.
Dans la cuisine Jef prend un verre.
JEF : Tu veux du lait ? Sam ?
Sam ne répond pas, il est tourné face à la porte du garage. Jef arrive derrière lui.
JEF : Qu'est ce que tu fais ?
SAMY : Rien, j'ai cru que...
JEF : Tu veux du lait ou pas ?
Jef va pour repartir dans la cuisine puis finalement il se tourne vers son frère. Il est surprit car Sam a vraiment l'air de regarder quelque chose.
JEF : Qu'est ce que tu as ?
Samy ouvre les yeux en regardant son frère. Puis il finit par enlever son cartable sans répondre en suivant son frère dans la cuisine.
Visiblement très agité Nathan étudie le tableau. Enfin il se lève et furieusement il repousse son assiette. Et il se met à rire d'un rire nerveux. Il monte sur une balance, 59 kilogrammes, inexorablement Nathan perd du poids.
Il se tourne vers la porte du garage et se dirige vers elle, après l'avoir ouverte, il va dans le salon. Sur le canapé les corps de ses deux enfants et de sa femme sont recouverts par un rideau. Son sourire disparaît et d'un geste sec il tire sur le tissu découvrant les 3 corps et un voile de débris se met à voler dans toute la pièce. Nathan a un mouvement de recul doublé d'un sursaut qui lui fait presque perdre l'équilibre. Sur le canapé du salon, le plus grand corps, celui d'Alice est devenu cadavérique, le corps de Jef c'est quant à lui quasiment momifié. Quant à celui de Samy la transformation est incroyable. Il est complètement méconnaissable, réduit en poussière à certains endroits. S'il n'avait pas lui-même installé les trois corps il ne serait plus à même de reconnaître sa propre famille. Nathan se tourne face au mur et retient un haut-le-cœur. Il reprend le tissu qu'il jette sur le canapé sans ménagement et quitte la pièce précipitamment. Il se dirige vers la cuisine. Il passe sa tête sous le robinet de la cuisine mais seul un petit filet d'eau coule. Il regarde son reflet dans la vitre de la fenêtre. Puis d'un seul coup son attitude change, son regard s'assombrit.
Pourquoi j'essaye de comprendre puisque je vais mourir moi aussi ?
Nathan retourne dans cette espèce de refuge qu'il s’est fabriqué dans le garage.
En quittant la cuisine pour allumer la télévision dans le salon, Jef ne remarque pas son frère. Une main tenant son verre, l'autre versant un filet de lait le visage si frappé, Samy ne bouge plus. Le lait déborde du verre, il coule le long de la table. Il regarde fixement devant lui vers le couloir.
Le petit garçon pleure en silence et le lait dégouline par terre.
Son frère Jef, attiré par le bruit du lait qui se déverse tourne la tête vers Samy. Le petit garçon est comme en état de choc. Jef se précipite vers lui.